Mourir d’ennui

Elle en a fait du bruit, cette histoire. Deux personnes très âgées meurent. Lue ou entendue comme ça, la nouvelle n’a rien d’exceptionnel.  Puis le bruit s’est amplifié. Parce que deux personnes très âgées sont mortes dans leur maison, à quelques heures d’intervalle, sans que personne intervienne là, tout de suite. Sans que les sirènes hurlent. Sans qu’un petit bracelet, une alarme, un message de fumée avertisse quelqu’un quelque part que la vie s’enfuyait petit à petit du corps de deux personnes très âgées. Ça n’a pas pris des mois, même pas des jours, mais il y a quand même eu une sacrée levée de boucliers.

Certains ont profité du brouhaha pour faire entendre leur voix. Normal. On a remis en cause tout un système, décrié le sous-financement des organismes de maintien à domicile. Certes. Les organismes de ce genre doivent composer avec les mêmes subventions depuis bien trop longtemps.  Mais est-ce que 200 000 $ de plus dans le budget de l’Agence pour vivre chez soi auraient changé quelque chose au destin de M. Cimon et Mme Fortin? Pas sûr. Pas dans ce cas-ci. Attention, ça n’enlève rien à l’imminent besoin d’une indexation du support financier à cet organisme, comme à plein d’autres qui assurent le bien-être de nos vieux. Notre bien-être, bientôt, faut-il le rappeler?

Il est vrai que dans un contexte démographique comme celui qui prévaut au Québec, le gouvernement ne pourra plus opter pour un simple statu quo. Les entreprises d’économie sociale, tout comme les intervenants des centres de santé et de services sociaux, auront de plus en plus de travail auprès des aînés, de plus en plus nombreux. Et les gens âgés n’auront pas nécessairement plus d’argent pour défrayer les coûts de services essentiels que l’État providence nous a habitués à tenir pour acquis. Certes, il y a de quoi s’inquiéter. Et profiter d’une occasion comme celle-ci, bien que tragique, pour prendre le crachoir et dénoncer une situation stagnante qui risque même d’empirer. Et alors, il y aura de plus en plus de M. Cimon et de Mme Fortin.

Parce qu’on entend de plus en plus la droite légère ou lourde décrier l’État providence. Même Mme Marois a soulevé la question. Qui doit payer quoi? Pas assez chers, les garderies, les soins de santé? Trop cher, vieillir? Nous voilà face à un grand débat de société qui risque de redessiner la face de l’État et l’amputer de son épithète, providence.

Mais revenons-en à nos deux personnes très âgées. Une chronique ne fait que 600 mots...

Dans ce cas-ci comme dans toutes les situations qui nous échappent, on a voulu pointer un coupable du doigt, mais on n’en a pas trouvé. Parce qu’il n’y en avait pas. Peut-être que c’était tout simplement leur choix de mourir dans leur maison, ensemble? On ne le saura jamais, mais ce n’est pas totalement inconcevable. Plusieurs personnes âgées souhaitent « mourir de leur belle mort », dans la maison où ils ont vécu leur plus ou moins belle vie. Plusieurs abhorrent l’idée de finir leurs jours en centre d’accueil ou au 5e étage de l’hôpital, entourés de soins, mais loin de tout ce qu’elles ou ils ont connu, aimé, bâti. C’est un choix souvent dur à assumer pour l’entourage qui se retrouve avec l’étiquette de proche aidant sans qu’on lui ait demandé son avis. Autre débat.

La mort n’est jamais joyeuse. Autour d’elle, il y a toujours une zone grise d’inconfort, de malaise.  La mort « solitaire à deux » de M. Cimon et Mme Fortin apporte encore de l’eau au moulin des discussions infiniment éthiques sur l’euthanasie, le suicide assisté, le droit de mourir qui essaiment ces temps-ci et auxquelles on ne doit pas se soustraire, malgré l’inconfort et le malaise.

 

 

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