L’école de la normalité
Première partie
Haïti, encore. Depuis lundi, des centaines d’enfants ont repris le chemin de l’école, les uns sous des bâches bleues claquant au moindre soubresaut de vent, les autres sous les toits de leurs anciennes institutions, épargnées par le grand fracas. D’ici mars, tous les petits Haïtiens devraient se rasseoir devant un professeur et reprendre le fil de la vie là où il s’est rompu, le 12 janvier dernier. Depuis ce jour fatidique, entre 5000 et 8000 écoles ne sont plus qu’amas de ruines. Encore une chance que la terre ait tremblé alors que les élèves ne se trouvaient pas à l’intérieur de ces immeubles, pour la plupart vétustes. Mais dans leurs nouvelles classes de toile et de carton, Dieudonné, Espérance et Marie chercheront du regard Maïna, ou Pierre-Michel. Ils auront à composer aussi avec cette réalité, en plus de celle de ne pas avoir retrouvé leur cousin, leur voisine, leur père, leur soeur. Sur les bancs d’école d’Haïti, il y aura des absents permanents qui plus jamais ne lèveront bien haut le bras lors de l’appel des noms au petit matin.
Adieu timoun.
N’empêche. Malgré le si grand vide laissé par de si petites personnes, le retour à l’école sera synonyme de retour à la vie normale pour Dieudonné, Espérance et Marie. Tous les psycho machins le disent, après un épisode de frayeur où tous leurs repères se sont effondrés, les enfants ont plus que jamais besoin de reprendre une routine pour sortir du no man’s land. D’aligner des lettres sur des bouts de papier, de compter des pommes et des oranges imaginaires, de chanter des comptines en mimant un soleil qui se lève, voilà peut-être les véritables antidotes à l’angoisse qui leur ronge les sangs depuis qu’un esprit malveillant a joué au ping-pong avec leur île.
Mais quand on a perdu son père, sa mère, son petit frère, sa tatie, son pépé, est-ce qu’on a encore envie de jouer? L’histoire ne le dit pas, mais il faudra que les bonnes fées s’activent si elles veulent un « happy end ».
Deuxième partie
Ici, je sens que je vais frôler quelque chose de délicat. Avec mes gants blancs, c’est moins facile de taper sur les touches du clavier, je l’avoue, mais je vais quand même essayer. Parce que sans nécessairement le vouloir, j’entends des histoires.
Une mère m’appelle parce que son enfant ne semble plus le bienvenu dans l’école qu’il fréquente. Peut-être parce qu’il est différent. Qu’il a besoin de soutien, d’encadrement, de temps pour faire sa place et son chemin au milieu de ses pairs. Elle s’inquiète pour son fils qui ne demande qu’à ne pas être rejeté.
Un papa m’a aussi parlé de son fils, il y a quelques mois. Son fils qui a dû s’adapter à une nouvelle éducatrice, même si ça faisait deux ans qu’il cheminait avec celle d’avant et que tout allait de mieux en mieux. Une question d’attribution de postes, d’ancienneté ou quelque chose d’aussi froid que ça, bien loin des émois de son petit garçon qui a complètement flippé en ne retrouvant pas la figure familière, à sa première journée d’école. Oui, aujourd’hui, tout va bien, mais il y a eu quelques mois difficiles. Un recul par rapport aux quelques pas chèrement gagnés par l’enfant durant ses deux années de cheminement avec celle qui était devenue son amie. Qui le comprenait, qui l’avait apprivoisé et vice versa.
Une connaissance discute ouvertement de l’histoire de sa fille, une enfant énergique, un brin têtue, parfois influençable. À l’école, c’est la cata. Ni le prof, ni la direction ne savent par quel bout prendre la gamine. Devant tant d’impuissance, on implore les dieux de la chimie, mais la connaissance en question a des doutes raisonnables. Est-ce qu’une pilule est vraiment la meilleure solution?
L’enfant différent est une richesse, une couleur de plus dans la palette bariolée qu’est une classe. Si on sait lui donner l’espace qui lui convient, mais aussi le cadre où il pourra s’épanouir en mil arabesques colorées, il y a fort à parier qu’il ne fera pas exploser le fragile équilibre de l’école de la normalité.
C’est possible, il suffit d’un peu de bon vouloir. Et de créativité. Et beaucoup de ressources compétentes.
Toute ressemblance avec des histoires vraies ne serait que coïncidence, comme ils disent dans les films…

