Haïti, paradis perdu
D’ici, on ne peut qu’imaginer, à grands renforts d’images d’épouvante, l’horreur des heures qui filent. Les heures devenant jours trop clairs et nuits trop sombres, tandis que les rumeurs de vie enfouies sous le désastre se taisent, ne laissant que la mort et la désolation. La poussière. Les cadavres qu’on humilie. Les prières. Le chaos s’est abattu sur l’île d’Hispaniola.
Comble de la débâcle, les êtres humains luttant pour leur survie glissent parfois dangeureusement vers l’animalité.
La perle des Antilles n’est plus que gravats, larmes et sang.
Certains ont eu la rudesse de mettre ça sur le dos du vaudou, du mauvais oeil ou du karma. Ou d’une quelconque insulte à une improbable sorcière.
Mais ce n’est que la nature qui réagit à on ne sait trop quelle force interne, scientifiquement justifiable, catastrophiquement dommageable. Haïti a la poisse. Après les iondations aux Gonaïves, les tontons macoutes, la corruption, les abus, la pauvreté, la tricherie d’Aristide l’intouchable, il ne manquait plus que ça.
Tabula rasa. Table rase. Plus qu’une image.
De ce côté-ci du monde, on a aussi ressenti les vibrations du séisme, son écho lancinant comme une plainte de chacal. Dans le confort de nos maisons blindées, les yeux rivés sur l’écran ou les journaux, on a reçu l’horreur à travers le filtre de l’information. Trop laid pour être vrai.
Ça m’a fait penser à ces villages du lointain Labrador qu’on a fermés parce qu’on ne savait plus comment régler les problèmes d’insalubrité, de consommation, de violence. On a dit à tout le monde: faites vos valises, vous allez vivre ailleurs, en espérant que les Innus laisseraient leur malheur dans leur maisons-boîtes d’allumettes déglinguées et ne mettraient dans leur valise que leur bonne volonté, leur courage, leur force immuable. On ne saura jamais si c’était la chose à faire, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne pourra pas fermer Haïti comme on a mis la clé dans la porte d’Aylmer Sound ou de Davis Inlet, celle-là justifiée par la Stratégie globale de guérison des Innus du Labrador, un beau plan canayen qui n’a rien guéri du tout.
C’est un autre dossier.
Haïti n’est pas fermable. De un, parce qu’ils sont des millions à adorer cette terre qui ne le leur rend pas toujours bien. De deux, parce qu’avec un salaire moyen hebdomadaire de 10 $ par semaine, les Haïtiens n’ont rien à mettre dans leurs valises. De trois, parce que même si la communauté internationale déborde de générosité aux lendemains du cataclysme qui a rayé Port-au Prince de la carte, il n’est pas dit que les portes de l’immigration s’ouvriront toutes grandes pour laisser entrer les réfugiés. Quoi qu’en dise M. Harper dans un de ses élans d’éloquence crasse.
Cela dit, la générosité est un signe d’humanité. Haïti nous l’aura prouvé encore une fois. Nous ne sommes pas insensibles au sort d’autrui.
Vendredi, quand Miguel Breton a chanté l’Haïti qui l’a vu naître, mais dont il n’a aucun souvenir, quand il l’a chanté avec ses tripes devant des centaines d’ados qui avaient revêtu un t-shirt blanc pour marquer leur solidarité envers le peuple haïtien, on a pu palper l’humanité.
Quand j’entends des infirmières, des ambulanciers, des médecins, mais aussi des électriciens, des ingénieurs forestiers, des agriculteurs manifester leur intérêt à offrir un soutien plus que monétaire à la renaissance, grain de sable après grain de sable, de la perle des Antilles, j’ai de l’espoir.
*
Haïti sous les décombres laissera ses morts croupir. Parce qu’elle ne pourra faire autrement que de se tourner vers les vivants.


22 Janvier 2010 à 11:41 am
Chère Émélie,
Grand merci de ce texte touchant et percutant à la fois. Denise l’a distribué à la centaine d’Haïtiennes et d’Haïtiens qui fréquentent son école. Les 75 profs de la boite l’ont également reçu. Il va de soi que tous et chacun suivent de très près tout ce qui se passe là-bas. Ton texte senti s’ajoute admirablement bien à ce qu’on a pu lire de pertinent à cet égard ces derniers jours.
Denise et moi pensons à vous tous du clan Bernier qui avez vécu ces événements à partir de la République dominicaine.
On a hâte de vous revoir.
Bisous
Yves et Denise
9 Février 2010 à 4:41 pm
Merci Yves, désolée, je ne viens vraiment pas souvent voir les commentaires ici… Ce n’est pas encore une habitude et pour tout, dire, peu de gens écrivent! C’est d’autant plus apprécié… A bientôt!!!