Vous m’en direz trop

Déroulement de l’agression, nombre et nature des coups, vigueur des assauts, millilitres de sperme, profondeur des entailles, surfaces des ecchymoses, distance entre le canon du révolver et le crâne de la victime, détail du langage ordurier et méprisant de l’accusé… Dans la triste  et abondamment médiatisée « affaire Nancy Michaud », les détails glauques se succèdent à une vitesse folle et s’accumulent à pleines pages dans les journaux. Cet étalage me dégoûte, m’irrite au plus haut point et me fait douter de ma vocation. Journaliste?

Je ne voudrais pas devoir écrire ces infâmies dans le journal. Je ne voudrais pas les mettre en contexte, y ajouter les sanglots du mari, les haut-le-coeur des proches. Je répugnerais à titrer un article d’une citation haineuse de l’accusé, en gros caractères pour attirer le regard.

L’accusé plaide coupable, ça devrait nous suffire, non? Est-ce qu’on a besoin de savoir que la victime a enduré un calvaire d’une atrocité inhumaine?

A-t-on vraiment envie de savoir que Steve Proulx « aimait bien » Nancy Michaud, mais qu’il n’aimait pas les riches et finalement, pas vraiment les femmes non plus? Peut-être, pour essayer de comprendre le motif. Mais tout le reste n’est pas d’intérêt public. C’est ici que je me méprends peut-être. L’intérêt public est parfois tellement plus proche de la curiosité malsaine que de la recherche de la vérité! De telles dérives sont devenues la norme.

L’affaire Michaud en est exemple désolant.

Plus c’est sordide, plus c’est vendeur.

Ça  nous dit quoi de nous, ça?

Pas sûr que c’est joli, joli.

Est-ce que les Québécois lisent le journal comme s’il s’agissait de quelque roman policier bien sanguinolent? Le fait de donner tant d’attention à un meurtrier, de mettre en lumière chacun de ses gestes, me semble obscène. Je me mets dans la peau d’un autre de ces garçons mal aimés, mal élevés, ridiculisés par leurs pairs, abandonnés par le bonheur.

Si je feuilletais la gazette, que je me tapais les reportages à LCN, à TVA, si je pitonnais sur cyberpresse et que je constatais que tous les feux des projecteurs se dardent sur un de mes semblables qui a commis une ignominie, serais-je tenté?

Les morts violentes font de plus en plus souvent la une. Des tueries comme celles de Binghamton dans l’État de New York ou de Caroline du Nord nous étonnent de moins en moins. Que les victimes soient des immigrants, des personnes âgées, des adolescents, des enfants ou des femmes. Leur nombre se précipite, ce qui crée, qu’on le veuille ou non, une certaine « habitude ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 1927 et 1996, 10 massacres dans des milieux scolaires ont été répertoriés. Entre 1998 et 2009, au moins 18 de ces mêmes crimes odieux ont pris leur place dans l’histoire.

Je ne dis pas que nous devenons insensibles, loin de là. Je sais les coeurs qui se serrent et la peur qui s’immisce. Le dégoût.

Putain, il vient d’où, tout ce mal?

Les psy vous diront que c’est le désarroi, la pression, l’incapacité à traverser une épreuve.

Un père tue ses deux bambins et se suicide. Une mère assassine ses deux fillettes. Un frère tue son frère et essaie de tuer ses parents, qu’il rate. 13 morts violentes en un peu moins de 3 mois au Québec.

N’en jetez plus, la cour est pleine.

Il y a presque 20 ans de ça, mon amoureux a reçu un coup de fil de son père. Un de ses meilleurs copains et la soeur de celui-ci venaient d’être retrouvés morts, assassinés par leur père qui avait aussi tué sa nouvelle conjointe et tenté de tuer la mère de ses enfants avant de se suicider. Un gamin avec qui mon copain avait passé l’été à faire de la planche à voile, à boire en cachette et à draguer les filles. Un être humain, la vie devant soi.

Pourquoi le père, incapable de vivre, ne s’était-il tout simplement enlevé la vie et je m’en voudrais de défendre le suicide, mais dans ce cas-là, comme dans celui du médecin de Piedmont qui a poignardé deux tout petits enfants, ou dans celui de l’ado dérangé qui a fauché la vie de neuf adolescentes dans une école secondaire en Allemagne, ou de Lépine, ou de Kimveer Gill, j’ose la formuler :

« Tue-toi tout seul! »

 

 

 

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