Le prénom
Bon, je sais. Je donne beaucoup dans les saveurs familiales ces temps-ci, mais mon inspiration est joliment cadenassée entre un méga-bedon et des sacs de pyjamas minuscules à laver au savon doux. Alors voilà, aussi bien vous dire que ces temps-ci, j’essaie de voir l’urgence de trouver un prénom à notre futur bébé. Le papa et moi avons d’ailleurs de sympathiques et divergentes discussions sur le sujet. Encore une chance que nos deux premiers chérubins ne semblent pas conscients de leur potentiel de suggestion. Pour le moment, ils se contentent plutôt d’espérer un bébé apparenté à la couleur de leur chambre respective : un petit Flash McQueen pour lui et une princesse rose pour l’autre.
Mais pour en revenir au prénom à choisir, j’ai visité il y a déjà plusieurs semaines la liste des prénoms du Régime des rentes du Québec. Un tour d’horizon de quelques milliers de suggestions qui nous a permis de faire une présélection et de me convaincre de trois choses. D’abord, l’orthographe est maintenant laissée, heureusement ou non, au gré des parents. Dans le temps, les quatre Mélanie de ma classe de 3e année avaient la même graphie. C’était indiscutable. Mais aujourd’hui, Mélany, Mélannie, Mellanie et Mélani sont uniques, il n’y a pas de doute là-dessus. En ajoutant les deux noms de famille plutôt qu’un seul, la transcription demande énormément de concentration. Juste à y penser, la journaliste que je suis a des sueurs froides. J’entends presque la sonnerie du téléphone jeudi matin, après la livraison du journal par le camelot, lorsqu’une grand-maman demande avec raison que soit réécrit correctement le nom de son petit garçon champion de hockey ou de sa petite-fille médaillée en patinage artistique. « Il y a un Y au lieu du I et c’est Caron-Mason, pas Mason-Caron ». Mea culpa…
Autre constat, les anciens noms reviennent en vrac. Parfois, c’est l’étonnement sans le vouloir devant un nouveau-né qui porte le nom de notre grand-père. Et puis, on le prononce à répétition, on s’imagine sa fière frimousse lors de l’entrée en maternelle, et finalement, on trouve les Arthur, Thérèse, Edouard, Joséphine et Yvan de ce nouveau petit monde vraiment mignons.
Enfin, dernier constat concernant la liste, il y a toujours un des prénoms qu’on préfère parmi les dix plus populaires. Si parfois, on parvient à se résigner et à en choisir un autre, on peut aussi se retrouver, sans le savoir, avec un bébé parmi les plus épelés de l’année. D’où l’intérêt, j’imagine, d’y aller sans égard à l’orthographe prescrit par le Robert des noms propres.
Enfin, pour notre famille, la recherche de prénoms reste entière pour le moment. Du haut de notre expérience de « parents deux fois », nous avons opté pour la même stratégie, soit d’éviter le dictionnaire de signification et de faire une brève sélection selon le sexe. Nous attendrons de voir la binette de notre nouveau poupon pour faire notre choix et lui dicter son nom pour la vie. Ce prénom que nous répéterons avec nos voix gagas à deux centimètres de son visage tout neuf, que nous chantonnerons pour lui faire sortir sa première risette, que nous épellerons à ceux qui ne le comprendront pas. Un prénom qui, lorsque nous le dirons et selon le ton, le fera reculer devant le poêle à bois, sortir de sa cachette dans la cour, se réveiller doucement la nuit de Noël, baisser les yeux de repentir, répondre aux questions, froncer les sourcils face aux reproches et évidemment soupirer de sa voix d’adolescent exaspéré sde on heure de rentrée. À son arrivée, pendant quelques heures ou quelques jours, bébé n’aura que le nom de famille inscrit sur son bracelet d’hôpital et sur le petit carton jaune signifiant son entrée dans le monde. Et nous, nous réviserons nos listes de prénoms et déciderons si nous lui dirons de faire son lit avec un S ou deux…

