Le prix de la compassion

Ça pourrait aussi être une question. La compassion a un prix et si oui, quel est-il ? Je m’interroge. Comme ça. En fait, pas simplement comme ça. C’est que depuis l’annonce d’Abitibi-Bowater de fermer « pour un temps indéterminé » la machine 4 de Clermont et d’envoyer 120 travailleurs au chômage, j’entends toutes sortes de choses. Et parfois, j’ai l’impression que la compassion a un prix.

Parce que selon ce qu’on entend parfois, elle aurait un prix en fonction du salaire annuel, de la grosseur de la maison et du véhicule stationné dans la cour. Elle aurait un prix s’il y a un joli chalet en forêt, un VTT, des hivers de motoneige et des voyages de pêche. Pas de pitié pour les gens aisés. La compassion aurait un prix selon le train de vie qu’on mène. Les riches n’auraient pas besoin de compassion. Les travailleurs de la classe moyenne non plus. Tout comme ceux qui ont bénéficié de conditions de travail et de salaires annuels intéressants, sans compter tous ceux qui savent se débrouiller dans la vie.

Pourtant, perdre son emploi, c’est perdre son emploi. Que le taux horaire soit de 8,15 $ ou de 28 $, se faire mettre au chômage et renvoyer à la recherche de travail, c’est rarement une bonne nouvelle. L’attente, l’angoisse des factures qui ne font pas de pause, les demandes des enfants qui conçoivent mal ce qui arrive, nos propres attentes, le prix de l’essence et le toit qui coule font partie de la vie, qu’on soit bien nanti ou pauvre, au chômage ou non. Oui, il y a des drames plus grands que nature, vécus dans le silence par de petits travailleurs qui tirent le diable par la queue à longueur d’année. Mais il y a aussi des drames chez les gens aisés. Différents peut-être parce qu’il ne s’agit pas nécessairement de combler les besoins essentiels, mais des drames se jouent tout de même.

Et au-delà des humains qui se serrent la ceinture, qui se questionnent sur leur avenir, qui pensent retourner à l’école, il y a un comté qui bat de l’aile et auquel on enlève 10 millions $ de masse salariale. Ce sont des coupes de cheveux en moins chez le coiffeur et des commerces du détail, des concessionnaires automobiles, des quincailleries et les entreprises où vous travaillez  attendront en vain des clients avec du pouvoir d’achat. Le drame d’Abitibi-Bowater, c’est aussi le nôtre. Imperceptiblement, nous serons tous touchés.

Mais voilà, je ne dis pas qu’on devrait se mettre à pleurer sur l’avenir des travailleurs d’Abitibi. Je questionne seulement le fait que la compassion ait un prix. Parce que si on refuse de les plaindre, c’est sans doute qu’à plus petite échelle on dose aussi notre compassion envers les petits travailleurs saisonniers accros au système de l’assurance emploi. Peut-être juge-t-on aussi les collègues en burnout, les gens prestataires de la sécurité du revenu. Évidemment, nous n’avons pas tous les mêmes outils pour faire face à une mise à pied, mais le drame n’en reste pas moins entier lorsqu’il entre dans notre salon.

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