Mitaines sucrées

La recette ressemble à quelque chose comme un tapis de neige immaculé, des casseroles en stainless, une bouilloire obèse et des journées tièdes échangées contre des nuits froides. Debout, un bâton de bois dans la main, petits et grands attendent côte à côte que figent et que s’enroulent les effilages sucrés. Des bouchées de dessert après un menu de bûcheron où soupe aux pois, « oreilles de christ », jambon et patates brunes sont disparues sous des lampées de sirop d’érable.
À une autre époque, à cette recette s’ajoutaient comme autres ingrédients un gros bidon de bois sur le dos d’un traîneau, les quatre pattes d’un cheval ou la vaillance d’une motoneige, de grandes virées en raquettes vers des chaudières pendues à des chalumeaux de métal. À une autre époque, chaque famille ou presque avait un oncle sucrier, chef d’une cabane de bois rustique au toit fendu et dont l’épouse connaissait par cœur la recette du beurre d’érable. Assise au coin de la table à pique-nique, le dos au soleil, elle vous brassait tout un plat de margarine de confiture sucrée pendant que vous gambadiez dans l’érablière avec vos amis du jour.
Autrefois, la recette comprenait aussi, dans ses ingrédients incontournables, le bruit de l’eau d’érable qui frappait goutte à goutte le fond des chaudières où des enfants enthousiastes allaient s’abreuver. Dans ces années-là, les palettes de bois pour goûter la tire étaient toujours les mêmes et le temps des sucres faisait entendre, selon le vent, les arbres grincer et le printemps dégoutter dans les ruisseaux fondus. Une époque où le sirop coulait à flot, semble-t-il, et où chacun s’approvisionnait au gré de ses connaissances. Courir les érables donnait le droit de rentrer fourbu et heureux à la maison, quelques litres de liquide couleur caramel en prime.
Aujourd’hui, on débarque toujours à la cabane en caravane, mais chaussés de ses petits souliers. Les tables ont des nappes, la cuisinière de l’électricité. Des haut-parleurs chantent le folklore québécois et Mes Aïeux font la barbe au Rêve du diable. Les visiteurs évitent désormais l’eau d’érable pour des raisons évidentes de santé digestive et la modération a bien meilleur goût avec la tire aussi, semble-t-il.
Après les crêpes au sirop, les enfants excités barbotent dans la boue ou courent entre les tables pendant qu’un convive raconte que son père a cru bon vendre sa terre pour devenir fonctionnaire. Et, cordés comme des bûches, nous sommes heureux comme des enfants de pouvoir goûter au patrimoine d’un après-midi à la cabane. La tire sonne le dernier rendez-vous de cette sortie de bonheur. La mitaine bien sucrée, les enfants ont les joues collées de plaisir de voir leurs parents déguster sans demi-mesure.
De nos jours, les chefs sucriers sont toujours aussi charmants. Ils sont les seuls à chausser des bottes et comptent le nombre d’entailles par milliers. Leurs érables se tiennent la main par leurs conduits de plastique et accueillent avec prestance les marcheurs qui aiment se pencher. Ils grincent aussi toujours dans le vent.
Dernier repère ou presque de l’artisan, l’érablière fait désormais ses frais. Jamais n’a-t-on voulu manger autant de sirop. Et jamais le sirop n’a été aussi précieux. Nous sommes en 2009, une décennie où tous les bonheurs se payent, semble-t-il, le sucré aussi. Comme pour les chaises des aïeuls et les vieux vaisseliers, le patrimoine acéricole prend de la valeur. À 15 $ le souper en cabane, 9 $ la boîte de sirop, 7 $ la demi-douzaine de cornets en sucre.
Et nous revenons de la cabane, fourbus et heureux d’avoir tant mangé. En prime, nous ramenons un peu de beurre de sucre, payé pour le plaisir d’avoir quelques matins tartinés de souvenirs.

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